Qui possède l'art IA ?
De l'atelier au data center, l’IA reconfigure le marché de l'art
Faut-il encore être humain pour faire de l'art ? Un protocole algorithmique nommé Botto vend des œuvres aux enchères sur décision collective de ses propres investisseurs, tandis que l'artiste Refik Anadol construit à Los Angeles un musée entièrement adossé aux infrastructures de Google et NVIDIA. Dans les deux cas, l'œuvre n'est que l'interface visible d'un système dont la vraie valeur réside d’abord dans les jeux de données, les GPU ou les smart contracts. Duchamp avait signé une pissotière. Ici, personne ne signe rien : on loue l’utilisation du robinet.
Un collectif « chaotique », « capitaliste dans sa façon de faire de l’argent » et « collectiviste dans sa manière de l’utiliser ». C’est ainsi que se définit ElevenYellow, l’un des laboratoires de développement logiciel connu pour faire main basse sur l’art IA aux côtés du développeur Mario Klingemann. Chaque semaine, ces deux-là produisent plusieurs milliers à dizaines de milliers d’images à partir de prompts textuels générés automatiquement par un modèle de langage de type GPT. Ces phrases alimentent ensuite des modèles visuels successifs. La plupart des images qui en sortent ne seront jamais vues de quiconque, car un algorithme interne, le « modèle de goût artistique », opère une première sélection drastique. Entraîné sur l’historique des votes de la communauté, il réduit la production massive à environ 350 fragments soumis chaque semaine au vote. Celui-ci est ouvert exclusivement aux détenteurs de tokens Botto, l’unité monétaire du projet. Un token, une voix, avec un pouvoir proportionnel au nombre de tokens détenus.
Avant d’être proposée à la vente, l’image arrivée en tête du vote est certifiée sous forme de NFT, un jeton numérique non fongible enregistré sur la blockchain Ethereum, dont l’unicité et la traçabilité sont garanties par le protocole, et qui constitue le titre de propriété de l’œuvre.
Ce rituel, ininterrompu depuis octobre 2021, a produit une série d’œuvres dont les adjudications hebdomadaires oscillent aujourd’hui entre 1 et 100 Ether, soit 2 000 à 208 000 dollars la pièce. Au pic de la bulle NFT en 2021, les premières œuvres dépassaient les 300 000 dollars. Les ventes cumulées depuis le lancement excèdent 1 500 ETH, et Botto occupe la dixième place des « artistes » les plus vendus de toute l’histoire de SuperRare.
Selon le rapport Hiscox AI + Art 2024, ce marché crypto de l’art IA attire une génération de collectionneurs connectés. 7% des nouveaux collectionneurs de moins de trois ans d’expérience ont acheté une œuvre IA, contre seulement 2% des collectionneurs traditionnels. Cette demande reste volatile et globalement distincte du marché institutionnel. Et surtout, très spéculative.
Les tokenholders ont en effet un intérêt financier direct à sélectionner des œuvres susceptibles de bien performer aux enchères, tels des traders de matières premières. Jusqu’à une réforme récente du modèle économique de Botto, le produit des ventes était intégralement utilisé pour racheter des tokens sur le marché et les détruire. Un mécanisme dit de « buyback and burn » qui liait directement la valeur du token au prix des adjudications, rendant le système hautement risqué et spéculatif . Voter équivalait alors à un pari sur la hausse future du token (par le truchement de la réduction de l’offre disponible et l’engouement collectif autour des ventes). Une part des revenus est désormais redistribuée aux participants, le reste alimentant une trésorerie commune. Ce nouveau modèle hybride réduit les risques en offrant des gains directs et immédiats.
La communauté devient donc simultanément critique d’art, comité de sélection et groupe d’investisseurs. Problème : les images trop dissonantes ou trop éloignées des codes dominants du crypto-art ont peu de chances d’être sélectionnées. Le « modèle de goût artistique », entraîné sur ces votes, apprend à exclure les esthétiques inhabituelles, et ces préférences sont elles-mêmes façonnées par l’horizon spéculatif de ses participants. En résulte une esthétique calibrée, que certains amateurs d’art jugeraient sans intérêt. Et pour cause, le style reconnaissable de Botto, fait de compositions semi-figuratives et de palettes denses, n’est guère le fruit d’une intention artistique.
En 2024, la reconnaissance institutionnelle est au rendez-vous. Sotheby’s consacre une vente monographique à Botto. L’institution bicentenaire accueille un protocole dont l’« artiste » n’a jamais tenu un pinceau, et dont la mécanique spéculative est encodée dans des smart contracts. Elle adjugera six de ses œuvres pour un total de 351 600 dollars.
L’artiste comme opérateur d’infrastructure numérique industrielle
L’artiste Refik Anadol incarne une version plus humanisée du même modèle économique. Il a un studio à Los Angeles, des partenariats avec la NASA et Google, une œuvre au MoMA, et il donne des conférences chez NVIDIA. Là où Botto externalise la sélection artistique vers une communauté d’internautes, Anadol concentre tout entre ses mains : des jeux de données massifs, un espace d’exposition ainsi qu’une puissance de calcul colossale. Les entreprises trouvent dans ces collaborations une vitrine culturelle de premier ordre. Anadol, lui, y trouve les moyens technologiques que le monde de l’art ne peut pas lui offrir. Chacun y gagne. Sauf, peut-être, l’indépendance vis-à-vis des GAFAM.
Ses œuvres majeures reposent sur des volumes de données sans équivalent dans le champ artistique. Machine Hallucination (2019) est entraînée sur plus de 113 millions d’images de New York ; Quantum Memories (2020) agrège environ 200 millions de photographies de paysages ; Glacier Dreams (2023–2025) compile plus de 110 millions d’images de glaciers issues d’archives scientifiques et de campagnes photographiques en zones polaires. Le principe est à chaque fois identique : laisser un réseau de neurones génératifs apprendre les régularités visuelles d’un corpus, puis produire un flux continu de formes abstraites.
Cette approche suppose une organisation quasiment industrielle de la création artistique. Dès 2014, Anadol créé le Refik Anadol Studio à Los Angeles, un atelier élargi réunissant designers, architectes, data scientists et chercheurs, dont il arbitre des choix techniques et valide des pipelines de données. Dans son discours, l’artiste insiste sur la dimension poétique de l’œuvre, les « rêves » et « hallucinations » de la machine, qui formeraient selon lui une subjectivité non humaine fondée sur des corrélations statistiques. La dimension managériale et technologique est plus rarement mise en avant. C’est pourtant elle qui explique la capacité d’Anadol à répondre à des commandes institutionnelles complexes et à produire des œuvres monumentales.
En 2018, son oeuvre WDCH Dreams transforme la façade du Walt Disney Concert Hall en surface animée par un siècle d’archives sonores et visuelles de l’orchestre de Los Angeles. Entre 2022 et 2023, Unsupervised — Machine Hallucinations est présentée dans le grand hall du Museum of Modern Art de New York, puis acquise pour la collection permanente. L’œuvre repose sur un modèle entraîné à partir de l’intégralité des métadonnées de la collection du musée, produisant en temps réel une interprétation algorithmique de l’histoire de l’art moderne. Le MoMA accepte que sa propre mémoire soit « relue » par une machine. Pour l’art IA, cette acquisition vaut reconnaissance canonique.
Parallèlement, Anadol s’impose sur le marché numérique. En 2022, Living Architecture : Casa Batlló, une animation générative inspirée de l’œuvre de Gaudí, diffusée à la fois sur la façade du bâtiment barcelonais et sous forme de NFT, est vendue pour la modique somme de 1,38 million de dollars chez Christie’s. L’événement est présenté comme la première intégration d’un NFT dans une vente du soir aux côtés d’artistes contemporains établis. Ce double ancrage, muséal et marchand, lui confère une position de pionnier. Il devient un intermédiaire entre le monde de l’art traditionnel et les économies numériques émergentes, un profil qui commence désormais à faire école.
Lors de sa vente Augmented Intelligence, organisée entre février et mars 2025, Christie’s a souligné que les artistes IA présentés avaient « de solides parcours artistiques multidisciplinaires, certains reconnus dans des collections muséales », signalant que la nouveauté technologique seule ne suffit pas à accéder aux salles des ventes. Le résultat est éloquent : 37% des enchérisseurs inscrits étaient nouveaux pour Christie’s, et près de la moitié appartenaient aux générations Y ou Z. Mais six lots sur trente-quatre n’ont trouvé aucun acquéreur. La même semaine, le robot-peintre Ai-Da avait vu un portrait d’Alan Turing dépasser pour la première fois le million de dollars chez Sotheby’s.
Dans cette folle euphorie, Anadol travaille a la création de Dataland, le premier musée entièrement dédié à l’art créé par intelligence artificielle. Implanté à Los Angeles dans le complexe The Grand LA conçu par Frank Gehry, le projet doit occuper environ 2 000 m² et proposer des installations immersives et génératives en temps réel. Trois axes : un espace d’exposition pour des œuvres conçues selon des logiques computationnelles ; un programme de résidences donnant aux artistes accès à des ressources de calcul mutualisées ; et une ambition déclarée de démocratiser ces ressources, aujourd’hui concentrées entre les mains de quelques acteurs industriels. L’ouverture, initialement annoncée pour fin 2025, est reportée au printemps 2026, en raison, selon le projet, de la complexité technique du dispositif et des exigences énergétiques du calcul intensif.
Pour y faire face, Anadol a noué un partenariat avec Google, censé garantir une alimentation en énergie « propre » pour l’ensemble des infrastructures. Il est par ailleurs résident du programme Artists and Machine Intelligence de Google, intervenant régulier à la conférence NVIDIA GTC, et partenaire de NVIDIA pour l’accès à la puissance de calcul. Ces collaborations sont présentées comme des nécessités techniques : sans GPU, sans cloud, sans accès à des datasets massifs, la création de certaines œuvres serait absolument impossible. Elles sont aussi capitalistiques : les entreprises de la tech trouvent dans ces alliances une vitrine culturelle de leurs technologies, encore peu consensuelles, tandis que l’artiste bénéficie de moyens sans équivalent dans le champ artistique.
Pour Machine Memoirs : Space, Anadol obtient l’accès à des archives visuelles du Jet Propulsion Laboratory, transformées en expérience immersive. L’œuvre fascine par son ampleur et pose la question du rôle de l’artiste : interprète critique de données scientifiques ou médiateur esthétique au service d’institutions puissantes ? La critique revient avec régularité : en esthétisant le calcul, Anadol risque d’évacuer les enjeux politiques que les données charrient, qu’il s’agisse de leur origine, de leurs éventuels biais ou des rapports de pouvoir qui les traversent. L’artiste oppose à ces reproches un discours résolument humaniste sur la collaboration homme-machine, souvent adossé à des projets à portée environnementale ou philanthropique. L’ambiguïté demeure.
La propriété intellectuelle des oeuvres pose question
Pendant que les créations de pipeline artistiques vont bon train, une question reste en suspens : à qui appartient légalement les oeuvres produites de manière automatisée ?
La jurisprudence commence à être tranchée, et elle est plutôt défavorable à ce modèle. Une œuvre n’est protégée par le droit d’auteur que si elle est le produit d’un auteur humain. Ce principe, longtemps tacite, est aujourd’hui affirmé par les juridictions et les offices de propriété intellectuelle des deux côtés de l’Atlantique. Ni les algorithmes ni les machines, aussi sophistiqués soient-ils, ne peuvent prétendre, seuls, à la paternité d’une création au sens du droit.
Une décision emblématique est rendue en août 2023 dans l’affaire Thaler v. Perlmutter. Stephen Thaler sollicitait l’enregistrement, auprès du US Copyright Office, d’une image intitulée A recent entrance to paradise, générée par son système Creativity Machine sans intervention créative humaine revendiquée. La juge fédérale confirme le refus : « la créativité humaine est le sine qua non du copyright ». La décision est confirmée en appel. Une œuvre produite de manière autonome par une IA relève donc du domaine public.
Cette position jurisprudentielle s’inscrit dans des décisions plus anciennes. Dans Naruto v. Slater, les tribunaux fédéraux américains avaient refusé de reconnaître des droits d’auteur à un singe ayant déclenché lui-même l’obturateur d’un appareil photo. Le Copyright Act présuppose un auteur humain, capable d’intention et de discernement. L’analogie avec l’art IA est mobilisée depuis dans les débats doctrinaux.
Ce qui distingue l’œuvre protégeable de celle qui relève du domaine public réside donc dans le degré de maîtrise humaine sur le résultat. Intervention créative substantielle d’un côté, simple déclenchement automatisé de l’autre. L’affaire Zarya of the Dawn, tranchée par le Copyright Office américain en 2023, en donne une démonstration : une bande dessinée mêlant un texte rédigé par l’autrice et des illustrations produites avec Midjourney a vu son enregistrement partiellement annulé. Les images, issues d’un processus algorithmique insuffisamment dirigé, ne bénéficiaient d’aucune protection. Le texte et l’agencement narratif, eux, ont été jugés éligibles.
En Europe, les principes sont identiques. La Cour de justice de l’Union européenne définit l’œuvre protégeable comme étant celle qui constitue « une création intellectuelle propre à son auteur », reflétant sa personnalité à travers des choix libres et créatifs. En France, les rapports du Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA) convergent pour exclure toute reconnaissance de droits sur une œuvre générée de façon automatisée. Seul le Royaume-Uni dispose d’une exception notable, avec son Copyright, Designs and Patents Act de 1988, qui attribue une protection de durée réduite à la « personne ayant pris les dispositions nécessaires à la création de l’œuvre ». Une fiction juridique rarement appliquée, que la jurisprudence britannique relègue à un mécanisme subsidiaire.
Ces règles perturberont-elles les florissants modèles économiques de nos nouveaux artistes technophiles ? Chez Botto, les œuvres sélectionnées et vendues sous forme de NFT reposent sur une production algorithmique que le droit américain verse au domaine public. La valeur que les acheteurs votent et spéculent ne reste qu’un token, garanti par la blockchain, mais dépourvu de tout monopole juridique sur l’image elle-même. Quiconque peut manifestement reproduire les images de Botto sans enfreindre aucun droit d’auteur. Les 61% de collectionneurs qui doutent de l’originalité de l’art IA, selon le rapport Hiscox, ont en ce sens une intuition juridiquement fondée. À défaut d'acquérir une œuvre au sens du droit, ils achètent un certificat de possession.
Chez Anadol, la situation est plus complexe. Ses œuvres impliquent une intervention humaine substantielle, du choix du dataset à la postproduction. Cette contribution peut fonder une protection partielle. Mais elle soulève une question symétrique : les datasets d’entraînement, constitués de millions d’images issues d’archives scientifiques, de fonds muséaux ou de sources en ligne, sont-ils utilisés avec toutes autorisations requises, malgré toutes les précautions contractuelles prises par l’artiste ? Difficile de s’en assurer pleinement.
Après des années de bras de fer juridique, les débats sur l'applicabilité du “fair use” américain à l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle générative persistent en 2026, sans trancher définitivement la question. La doctrine, flexible permet certains usages loyaux et non autorisés d'œuvres protégées. Si des décisions pionnières comme celle du juge Bibas en février 2025 ont rejeté cette défense dans l'affaire Thomson Reuters vs. Ross Intelligence, qualifiant l'usage d'œuvres protégées de contrefaçon, d'autres jugements divergents, tels que ceux impliquant Anthropic et Meta, ont validé un “fair use” pour des usages jugés « transformatifs » et non préjudiciables aux créateurs. En Californie, les tribunaux oscillent entre une reconnaissance de l'usage loyal et des mises en garde contre une exploitation parasitaire, tandis que les poursuites contre Stability AI, Midjourney et consorts, portées par des artistes ou Getty Images, exigent désormais des obligations de transparence des algorithmes et des datasets d'entraînement. Cette absence de consensus, exacerbée par le lobbying d'OpenAI pour un “fair use” généreux invoquant la souveraineté technologique, laisse les tribunaux tracer une jurisprudence au cas par cas.
En Europe, l’absence de doctrine du “fair use” et l’encadrement strict des exceptions de fouille de données rendront certainement la situation plus contraignante pour les développeurs. Ce que le marché achète aujourd’hui n’est pas nécessairement ce que le droit reconnaîtra demain.


